Vous êtes au km 60 d’un ultra, la nuit tombe, et soudain le mollet se verrouille. Réflexe immédiat : avaler une pastille de sel. Mais est-ce vraiment le manque d’électrolytes qui vous cloue sur place, ou des jambes tout simplement cramées par 9 heures d’effort ? La question divise les coureurs autant que les chercheurs. Voici les deux camps, leurs meilleurs arguments, et la stratégie qui ne mise pas tout sur une seule explication.
Thèse 1 : c’est le sel, l’argument de la transpiration et du déficit en sodium
Le camp « électrolytes » part d’un constat concret : sur un ultra, vous transpirez pendant des heures, et la sueur emporte du sodium. La perte se situe en moyenne autour de 0,5 à 1,5 g de sel par litre de sueur, et certains coureurs montent jusqu’à 2 g/L. Sur un 80 km par temps chaud, avec 0,7 à 1 litre de sueur par heure, l’addition grimpe vite : plusieurs grammes de sodium évacués sur la course.
L’argument est intuitif. Le sodium participe à la transmission de l’influx nerveux qui commande la contraction musculaire. Quand le stock baisse, le muscle deviendrait hyperexcitable, et la crampe surviendrait. Les partisans de cette thèse pointent un faisceau d’indices de terrain : les crampes touchent davantage les gros transpireurs, elles apparaissent souvent par forte chaleur, et beaucoup de coureurs jurent qu’une pastille de sodium les soulage en quelques minutes.
C’est aussi la thèse la plus simple à actionner. Vous ne pouvez pas faire grand-chose contre la fatigue de vos fibres en pleine course, mais vous pouvez avaler du sodium. Pour comprendre comment doser précisément cet apport, le guide complet sur les électrolytes en course détaille la fourchette de 300 à 1000 mg/h selon la chaleur et la durée.
Thèse 2 : c’est la fatigue, la théorie neuromusculaire qui gagne du terrain
L’autre camp répond avec des données qui dérangent la version « tout sel ». Plusieurs études comparant des coureurs sujets aux crampes et des coureurs épargnés n’ont trouvé aucune différence significative de concentration en sodium dans le sang après l’effort. Autrement dit, des coureurs au taux de sodium normal crampent quand même, et d’autres au taux plus bas finissent sans la moindre contracture.
D’où la théorie neuromusculaire, qui prend de l’ampleur depuis une vingtaine d’années. L’idée : la crampe ne viendrait pas d’un déséquilibre chimique, mais d’un emballement du contrôle nerveux du muscle. Quand le muscle est épuisé, le signal qui ordonne la contraction s’intensifie pendant que le signal qui ordonne le relâchement s’affaiblit. Résultat, le muscle reste bloqué en contraction.
Ce modèle colle bien à l’expérience de l’ultra. Les crampes frappent surtout les muscles les plus sollicités (mollets, quadriceps, ischios), elles apparaissent quand la fatigue s’accumule, et elles s’aggravent quand vous courez plus vite que votre niveau d’entraînement le permet. Un coureur sous-préparé pour la distance crampera, sel ou pas sel. Le meilleur indice en faveur de cette thèse : l’étirement passif du muscle, qui calme la crampe en relançant le signal de relâchement, alors que le sel ne touche pas directement ce mécanisme.
Ce que l’expérience terrain des traileurs longue distance suggère vraiment

Sur le terrain, les deux camps ont raison en partie, et c’est précisément ce qui rend le débat insoluble si on cherche une cause unique. Les retours de traileurs aguerris dessinent un tableau nuancé :
- Le profil compte. Un coureur qui transpire visiblement salé (traces blanches sur la casquette, picotements aux yeux) répond souvent bien au sodium. Un coureur peu salé qui crampe en fin de course pointe plutôt vers la fatigue.
- Le moment de la crampe parle. Une crampe précoce, dès la 3e ou 4e heure par grosse chaleur, oriente vers le déficit hydrique et sodé. Une crampe tardive, quand les jambes sont rincées par le dénivelé et les heures, sent davantage la surcharge neuromusculaire.
- L’entraînement reste le grand facteur. Quasi unanime : les coureurs qui ont fait des sorties longues spécifiques sur le profil de la course crampent beaucoup moins, quelle que soit leur stratégie d’hydratation.
La leçon de terrain est claire : chercher LE coupable est une perte de temps en pleine course. Mieux vaut une stratégie qui couvre les deux fronts en même temps.
Le protocole qui couvre les deux fronts pour ne pas parier sur une seule cause
Plutôt que de trancher un débat que la science n’a pas tranché, construisez une approche qui réduit le risque quelle que soit la vraie cause. Voici comment :
Sur le versant électrolytes. Visez un apport régulier de sodium dès le début de course, sans attendre la première crampe. Une fourchette de 400 à 700 mg de sodium par heure convient à beaucoup de coureurs sur ultra par temps tempéré, à monter vers 800 à 1000 mg/h si vous transpirez salé ou s’il fait chaud. Intégrez ce sodium dans une boisson d’électrolytes plutôt qu’en pastilles sèches : vous traitez la déshydratation et l’apport de sels en même temps, et vous limitez le risque d’avaler trop de sodium sans eau. Attention au piège inverse : boire beaucoup d’eau pure sans sodium peut diluer votre sang et déclencher d’autres ennuis, comme l’explique l’article sur l’hyponatrémie en course.
Sur le versant fatigue. Le seul levier vraiment prouvé reste la préparation. Calibrez vos sorties longues sur la durée et le dénivelé de votre objectif, surtout le travail en descente qui détruit les quadriceps. Le jour J, partez à une allure que vous savez tenir : la crampe neuromusculaire punit d’abord le coureur qui court au-dessus de sa caisse. En pleine crampe, l’étirement doux du muscle concerné et un léger ralentissement font plus que n’importe quelle pastille.
Le réflexe d’urgence combiné. Quand ça se bloque : ralentissez, étirez le muscle en douceur, buvez quelques gorgées de votre boisson sodée, puis reprenez progressivement. Vous activez les deux mécanismes d’un coup, sans avoir à diagnostiquer en pleine nuit ce que vous ne pouvez pas mesurer.
Et si certains termes du débat vous échappent (osmolarité, sodium, hyponatrémie), le lexique de la nutrition endurance reprend l’essentiel en clair.
Au bout du compte, la vraie réponse à « électrolytes ou fatigue ? » est probablement « les deux, à des degrés variables selon vous et selon la course ». Arrêtez de parier sur une seule explication. Couvrez les deux fronts, sodium régulier et préparation spécifique, et vous réduisez le risque de crampe bien plus efficacement qu’en cherchant un coupable unique au km 60.